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(T.Gnrles) Est-ce un devoir pour l'homme d'être cultivé ?

Dernière mise à jour : 26 avr. 2020








Bouvard et Pécuchet , sont deux personnages comiques de roman désireux de faire preuve de l'érudition la plus complète dans tous les domaines et finalement ils finiront par échouer en tout. Flaubert se moque ainsi d'une forme superficielle de culture , qui est celle que l'on désigne parfois lorsque l'on dit de quelqu'un qu'il est cultivé. On veut dire qu'il a des connaissances, qu'il a lu,qu'il a bénéficié d'une certaine éducation,qu'il fréquente les musées,qu'il parle plusieurs langues et qu'il connaît ses classiques ...


Mais veut-on aussi dire qu'il est sage ? Y a-t-il un rapport entre les connaissances et la capacité à faire le bien ? Si être cultivé est la cause de notre capacité à bien agir, alors c'est un devoir de se cultiver , de développer toutes ses aptitudes puisque c'est ainsi que l'humanité s'accomplirait pleinement. Donc le sujet nous invite à nous demander si le but de la culture n'est pas la moralisation de l'homme. Si c'est le cas, il faudra réfléchir plus précisément à ce que l'on comprend sous ce mot de culture car l'histoire a montré que les nations les plus «civilisées» étaient capables des pires crimes . Cela fait douter du lien entre culture et morale. D'ailleurs le bon sens tend à faire de la capacité à faire son devoir une affaire de conscience ou de cœur plutôt que de culture.On dit d'un homme bon qu'il a du cœur et non qu'il est cultivé.

Soit il n' y a pas de lien entre ce que l'on entend habituellement par culture et devoir , soit il y en a un, ce qui suppose qu'on dépasse la définition de la culture comme accumulation de savoirs ou perfectibilité.

Quelle est la finalité de la culture ? Améliore-t-elle l'homme moralement ou est-il capable de faire son devoir malgré une certaine inculture ?


La nature n'est-elle pas un état de violence et d'immoralité que l'homme se doit de quitter ?


L'anthropologue Claude Lévi-Strauss a montré qu'il y a une tendance universelle à qualifier de barbare celui qui n'est pas de sa culture : on croit que sa culture est la seule vraie valeur tandis que les autres cultures portent encore une part plus ou moins grande de retard , de mœurs primitives et immorales , de barbarie donc.

D'ailleurs notre système juridique reconnaît aussi les actes démesurément violents et cruels comme des actes de barbarie. Le langage commun désigne l'excès de violence par le mot de barbarie . Ce mot vise des actes commis par des hommes que l'on considère comme non civilisés. On ne veut pas dire par là qu'ils n'ont pas de culture, car tous les hommes en ont nécessairement une , mais qu'ils commettent des actes qui sont contraires au principe même de la civilisation . Le barbare serait celui qui ne comprend pas que lorsqu'on est civilisé il y a des choses qu'on ne doit pas faire.

Ce que la pensée de ce philosophe marque , c'est le fait que pour chacun , le bien , le devoir sont des réalités qui appartiennent à la sphère de la culture.C'est quand on est civilisé que l'on peut parler de devoir , penser les choses qui se font et celles qui ne se font pas. En dehors de cette sphère qu'y-a-t-il ?

Il y a la nature . On ne sait pas ce qu'est la réalité naturelle de l'homme , l'histoire ne nous donne que des hommes qui vivent déjà selon des croyances, une organisation sociale , des traditions et des savoirs qu'ils se transmettent et transforment. Toutefois des philosophes ont essayé de penser ce que pouvait être un homme sans culture. Hobbes par exemple , dépeint un état de nature précaire dans lequel l'homme est un individu isolé qui fait usage de tous les moyens en son pouvoir , y compris la violence , pour se conserver. Cet état exclut toute morale, tout devoir , car les actions ne sont évaluées que selon leur utilité pour la vie. A l'état de nature on agit par calcul pour ses intérêts mais jamais pour le bien. Dans la nature tous les actes sont bons s'ils sont utiles à la vie c'est seulement dans le monde civilisé qu'on juge les actes autrement , qu'on mobilise d'autres critères que l'utilité , que la moralité fait son apparition.Pour sa sécurité l'homme doit sortir de cet état de nature et inventer une forme de vie avec les autres dans laquelle la paix est possible. L'homme doit donc se cultiver c'est à dire se civiliser , faire taire la violence en lui .


Mais quel est le sens ici du devoir ? Parle-t-on de bien ou de mal ? Non , on parle de nécessite vitale .Pour être exact , ce n'est pas qu'il doit sortir de la nature c'est qu'il le faut pour rester en vie. Or le devoir , la bonne action , n'est pas la même chose que l'action utile. Le bien ( l'intérêt de tous) et l'utile ( l'intérêt personnel) peuvent même s'opposer comme lorsqu'une personne risque sa vie pour en sauver une autre.

Donc si on a compris qu'il faut nécessairement que l'homme sorte de la nature , on ne sait toujours pas si c'est un devoir , au sens moral, d'être cultivé.


L'ambivalence de la culture : condition de possibilité du devoir et obstacle au devoir.


Lorsqu'une personne travaille en situation d'épidémie plutôt que d'exercer son droit de retrait ou lorsqu'un immigré sans papier remonte à mains nues la façade d'un immeuble pour sauver un enfant, prenant ainsi des risques inconsidérés pour sa vie , se dit-on qu'il s'agit là sûrement de personnes d'une grande culture ? Non mais on ne doute pas qu'ils ont fait leur devoir , ils font plus que ce que l'on peut attendre d'eux. Ce sont comme on dit « des gens biens ». Ils ont suivi une sorte de conscience morale en eux qui leur dictait de faire une bonne action en dépit des risques que cela impliquait.

On est donc fondé à croire que le fait d'être cultivé n'a rien à voir avec le devoir: la culture nous permet de connaître les valeurs morales de notre milieu , les règles juridiques , les opinions des autres , l'histoire des grands héros ...mais quand vient le moment de faire son devoir , ce n'est plus toute cette culture qui entre en jeu , c'est la liberté . La vie de Jean Moulin comme d'autres résistants sont des vies de personnes justes qui ont eu conscience qu'en certaines circonstances le légal , ce n'est pas nécessairement le bien. On fait son devoir quand on choisit librement de faire quelque chose qui peut aller contre nos valeurs sociales,culturelles et nos connaissances parce que précisément cette chose a une valeur supérieure,c'est le bien.


On sait que Rousseau dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes situe cette disposition à faire le bien en dehors de toute raison et de toute culture . Notre conscience morale a pour fondement une disposition naturelle qu'il nomme la pitié : la souffrance que l'on ressent à la vue de la souffrance des autres êtres sensibles. Elle est présente chez l'homme à l'état de nature et vient équilibrer l'amour de soi ( la volonté de tout faire pour se conserver). C'est cette alliance de pitié et de liberté naturelle que la nature a placé en l'homme pour qu'il préserve son espèce et ne tue pas inutilement.


L'état de nature est un état hors de toute morale , l'homme y est encore un innocent qui ignore les idées de bien et de mal mais son amour de soi est modéré par une sorte de souffrance éprouvée au spectacle de la souffrance des autres, ce que l'homme civilisé appelle la morale est une manière de rationaliser ce sentiment .Au fond, ce n'est donc pas par culture que l'on fait son devoir , c'est d'abord parce qu'il y a en soi un sentiment universel qui ordonne une action pour que cesse l'inutile souffrance d'autrui.


La violence et l'incapacité à suivre le sentiment de pitié en soi sont des effets de la culture...En effet à l'état de nature , l'homme n'a presque pas d'idées , il a des sensations , il suit ses sensations mais très vite sa perfectibilité actualise toute sorte de facultés en lui qui ne sont qu'en puissance. Il développe sa raison, commence à avoir des idées , à travailler, à développer un langage au contact des autres, à se faire des idées sur le bien et le mal. C'est seulement quand la raison se développe dans une première forme de culture que la morale devient possible.

La pire des idées selon Rousseau c'est celle de propriété. L'homme en arrive à penser que pour se conserver , il doit travailler ,accumuler des choses et protéger le fruit de son travail de la convoitise des autres .Une des premières représentations du mal c'est le vol , le non respect du mien et du tien. On est déjà ici dans la culture , dans l'invention de modes de vie qui n'ont plus rien de naturel .Quelque chose qui n'existait pas dans la solitude oisive et bienheureuse de l'état de nature vient corrompre le cœur humain : l'amour-propre. L'amour-propre c'est l'amour de son image , de sa réputation auprès des autres , c'est l'amour-propre qui produit ce sentiment nouveau , totalement artificiel qu'est la honte . L'homme cultivé est disposé à faire beaucoup d'effort et même à la violence pour protéger sa propriété , sa respectabilité et sa sécurité. C'est la raison et l'amour-propre qui viennent détruire la pitié et qui font naître le mal sur le même site que le devoir : le monde des hommes cultivés.

Le mal ne vient donc pas de la nature comme le croyait Hobbes mais de la culture et des idées qu'elle suscite. Au fond , le drame originel de l'humanité , c'est la perte de l'ordre naturel.

On voit là toute l'ambivalence de l'homme cultivé : lui seul peut faire son devoir puisque lui seul peut se représenter le bien et le mal mais cela implique aussi qu'il est le seul à pouvoir faire le mal.Plus l'homme se cultive, plus il se perfectibilise et développe sa raison et des qualités qui ne sont pas naturelles et plus son amour-propre grandit démesurément et le rend de moins en moins apte à comprendre la souffrance des autres.Souvenons-nous du personnage particulièrement raffiné des Bienveillantes de Jonathan Litell : Maximilien Aue , cet officier nazi diplômé, polyglotte, et pourtant capable de commettre et d'assister au pire , sans jamais en être perturbé! C'est un personnage troublant en ceci qu'il a tous les mots pour décrire jusque dans le détail la destruction des juifs d'Europe et qu'il en éprouve de la satisfaction parce qu' il défend son pays , il croit qu'il fait son devoir parce qu'il obéit à la loi.

Jonathan Litell s'est probablement inspiré du fonctionnaire chargé de la gestion de la déportation des Juifs hors des ghettos, Adolf Eichmann, qui lors de son procès clamait son innocence car il "n'avait fait que son devoir"...


Le problème est donc renversé : la question n'est plus de savoir si c'est un devoir de se cultiver mais si la culture n'est pas un obstacle à notre capacité à faire notre devoir.

Les dispositions naturelles à la morale de l'homme ne peuvent se manifester que dans la civilisation ,on l'a établi, mais elles sont alors en tension avec des passions mauvaises produites par l'amour-propre , sentiment qui naît dans la société , dans la culture.Comment dès lors cultiver et faire place à ces dispositions naturelles au bien ?



Qu'est-ce que l'on cultive en soi lorsque l'on veut faire son devoir ?


« [...] les règles que je dois me prescrire pour remplir ma destination sur la terre selon l’intention de celui qui m’y a placé (...) je les trouve au fond de mon cœur écrites par la nature en caractères ineffaçables » peut-on lire dans l’Émile . Pour cultiver l'ordre naturel , la solution morale de Rousseau est l'éducation dont la finalité est de retrouver les dispositions naturelles au bonheur et à la morale.Pour cela , le corps de l'enfant doit être habitué et se plaire à la fréquentation de la nature . Il doit aussi développer son intelligence et son autonomie en apprenant aussi des métiers manuels. S'il lui faut étudier , il ne doit pas aller jusqu'à haïr le genre humain . Il faut donc se méfier des études telles que l'histoire qui ne dévoile que la violence et le mal. « L'histoire ,ainsi que la philosophie, calomnient sans cesse le genre humain. » Émile ou de l'éducation. Si c'est un devoir pour l'homme d'être cultivé , il ne doit pas accumuler les connaissances au point d'en être malheureux.

Il doit aussi connaître le monde bien sûr afin de comparer les cultures et voir comment elles favorisent le bonheur des hommes. Émile comprendra alors que les peuples heureux n'ont pas d'histoire. On sait que Rousseau est particulièrement marqué par les habitants de la montagne suisse de Neuchâtel dont il dresse un tableau élégiaque : ils ont su préserver leur indépendance et se suffisent à eux-même dans l'autarcie. Lettre à d'Alembert .


Cette éducation vise donc à rééquilibrer la vie sociale désordonnée et causant le mal afin de la rapprocher de l'ordre naturel. Si l'homme doit être cultivé , c'est de la culture de cet ordre originel et bon qui réalise sa fin propre. Le travail de toute éducation serait un travail contre l'amour-propre, seul obstacle au bien et au bonheur humain. Mais s'il est déjà exigeant de cultiver l'amour de soi modéré par la pitié, on ne peut nier que certains cas de conscience vont au-delà de cette exigence en allant jusqu'à questionner l'amour de soi. Ne doit-on pas parfois aller par-delà ce désir naturel de vivre et d'être heureux ? C'est bien ce qui se passe pour le résistant ou pour Antigone ( Antigone , Sophocle) lorsqu'elle choisit de violer la loi de Thèbes puis de mourir afin de faire enterrer son frère.


Les cas où le devoir a une allure héroïque nous enseignent qu'au fond , il existe dans la conscience humaine , une exigence , une sorte de règle qui va même au-delà de ce que la nature exige: l'amour de soi . Le bien et le bien-être coïncident la plupart du temps mais pas tout le temps . Dans la Critique de la raison pratique Kant explique que la raison humaine , renferme une loi morale , qui place l'action humaine au-delà de l'action des autres êtres sensibles : faire le bien ce n'est pas nécessairement faire son bien. Il existe en nous une loi morale qui est une loi de la raison et qui place la norme de notre devoir au-delà de notre désir de bien-être. Ne pas mentir par exemple , c’est faire son devoir , mais c'est parfois aller contre ses intérêts et seul l'homme peut volontairement se déterminer à agir pour des normes supérieures à ses intérêts . C'est cela que Kant nomme la liberté : la capacité de ne pas se laisser déterminer par la nature . Deux choses sont à cultiver dès lors : la conscience claire de cette loi morale ( Agir de telle sorte que la règle de mon action puisse valoir universellement) et la capacité à l'accomplir. Le but de la culture est donc de rendre l'homme apte à faire pleinement usage de son autonomie ( sa capacité à obéir à sa propre loi et à ne plus se laisser déterminer par la nature) .

Se cultiver , s'intéresser aux autres , à leur avis , à leurs opinions, c'est bien leur prêter attention et c'est un devoir pour l'homme de faire preuve d'une telle attention puisqu'il doit aider aux bonheur d'autrui mais ce n'est pas agir d'après les opinions des autres car il resterait alors dans l'hétéronomie. L'être raisonnable ne doit pas rester sous la tutelle de la pensée des autres , il doit examiner avec un esprit critique tout ce qu'on lui présente comme relevant de la culture et du savoir. Ce que l'on doit cultiver , c'est notre autonomie , notre capacité à user par nous-mêmes de notre raison afin de penser et d'agir librement puisque c'est cela , la raison , qui dessine pour l'homme un destin tout autre que celui des autres êtres sensibles. Kant dans Qu'est-ce que les Lumières reprend une citation du poète latin Horace : « Sapere aude ! » ( Ose savoir !) Il faut avoir le courage de penser par soi-même , cela ne veut pas dire penser par soi-seul , mais cultiver la raison en soi et faire usage de son esprit critique afin d'exister de manière libre puisque c'est la fin de la culture : l'édification d'un monde proprement humain où la liberté est à l’œuvre . On ne peut donc se permettre de faire preuve de paresse et de lâcheté en accumulant une quantité de connaissances sans jamais les réfléchir et les critiquer, il reste encore à devenir majeur , responsable de ses pensées et de ses actes en les évaluant librement afin de les faire progresser .Faire progresser la raison , c'est la fin de la culture et puisqu'il a une raison , c'est un devoir pour l'homme de prendre sa part d'un tel progrès.


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Pour savoir si c'était un devoir pour l'homme d'être cultivé , on a commencé par exposer le concept d'état de nature pour comprendre que l'homme n'y a pas sa place , sa puissance morale et sa raison ne peuvent s'y déployer et c'est une nécessité d'ordre vitale pour lui d'en sortir et d'établir un monde humain, la culture. Mais , en se donnant un monde où les connaissances s'accumulent , ou les relations sociales sont réglées par des lois, l'homme a réalisé une part infime de ses devoirs : l'état de culture n'est pas un état de perfection morale où l'homme n'a plus rien à réaliser. Son devoir est de progresser encore , de rechercher plus précisément ce qui dans sa nature est à réaliser . Il doit comprendre que la nature du bien humain coïncide souvent avec le bien-être des êtres sensibles mais le devoir de l'homme le porte au-delà de sa nature sensible. Son devoir est donc d'assumer l'être intelligible en lui qui le porte vers un monde propre, la culture , et qu'il doit encore trouver le courage de s'y conduire librement.
















https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Bienveillantes




 
 
 

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