Justice et sagesse : Le jugement de Salomon
- Laleetha Yale
- 19 avr. 2021
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 avr. 2021

Extrait de la Bible (Ier livre des Rois), ce texte est souvent cité comme illustrant parfaitement la justice. Le roi Salomon y apparaît comme la figure par excellence de l’homme juste, mais aussi de l’homme sage.
Alors deux prostituées vinrent vers le roi et se tinrent devant lui.L’une des femmes dit : « S’il te plaît, Monseigneur ! Moi et cette femme nous habitons la même maison, et j’ai eu un enfant, alors qu’elle était dans la maison. Il est arrivé que, le troisième jour après ma délivrance, cette femme aussi a eu un enfant ; nous étions ensemble, il n’y avait pas d’étranger avec nous, rien que nous deux dans la maison. Or le fils de cette femme est mort une nuit parce qu’elle s’était couchée sur lui. Elle se leva au milieu de la nuit, prit mon fils d’à côté de moi pendant que ta servante dormait ; elle le mit sur son sein, et son fils mort elle le mit sur mon sein. Je me levai pour allaiter mon fils, et voici qu’il était mort ! Mais, au matin, je l’examinai,et voici que ce n’était pas mon fils que j’avais enfanté ! » Alors l’autre femme dit : « Ce n’est pas vrai ! Mon fils est celui qui est vivant, et ton fils est celui qui est mort ! » et celle-là reprenait : « Ce n’est pas vrai !Ton fils est celui qui est mort et mon fils celui qui est vivant ! » Elles se disputaient ainsi devant le roi qui prononça : « Celle-ci dit : “Voici mon fils qui est vivant et c’est ton fils qui est mort !” et celle-là dit : “Ce n’est pas vrai ! Ton fils est celui qui est mort et mon fils est celui qui est vivant !” Apportez-moi une épée », ordonna le roi ; et on apporta l’épée devant le roi, qui dit : « Partagez l’enfant vivant en deux et donnez la moitié à l’une et la moitié à l’autre. » Alors la femme dont le fils était vivant s’adressa au roi, car sa pitié s’était enflammée pour son fils, et elle dit : « S’il te plaît, Monseigneur ! Qu’on lui donne l’enfant,qu’on ne le tue pas ! » Mais celle-là disait : Il ne sera ni à moi ni à toi,partagez ! » Alors le roi prit la parole et dit : « Donnez l’enfant à la première, ne le tuez pas. C’est elle la mère. » Tout Israël apprit le jugement qu’avait rendu le roi, et ils révérèrent le roi car ils virent qu’il y avait en lui une sagesse divine pour rendre la justice.
La Bible, Ier livre des Rois, I, 3,16-27, Éd. du Cerf, 1961, trad. École biblique de Jérusalem, p. 343.
Pour mieux comprendre le texte :
L’exemplarité de ce récit tient au fait qu’il rassemble tous les éléments d’une situation de justice. Les deux protagonistes du drame sont dans une impasse. Aucun accord n’est possible entre les deux femmes. Le conflit qui les oppose est d’autant plus irréductible que son enjeu est grave : il s’agit de la vie même, puisque la dispute porte sur un nouveau-né. Pour trancher, elles se mettent d’accord pour faire appel à un tiers, qui occupe alors la position de l’arbitre. La justice arbitrale fonde l’autorité du juge sur la convention des adversaires,qui se mettent d’accord sur le moyen de régler leur litige. Il s’agit donc d’une demande de justice privée. La justice publique s’impose au contraire aux individus, parfois contre leur volonté. Certes Salomon est un roi et, à ce titre, investi d’un pouvoir de justice.
Mais ce n’est pas tant au roi que les femmes s’adressent qu’au sage.Or que va faire Salomon ? Il donne d’abord l’impression de prononcer une caricature de justice. La justice est égalité : on coupera le nouveau-né en deux parties égales. La justice est impartiale et ne se laisse pas émouvoir : on tuera le nouveau-né. Les trois symboles classiques de la justice : le glaive, le bandeau sur les yeux et la balance sont ici présents. Mais ce jugement n’est prononcé que pour faire éclater la vérité. Un autre jugement intervient alors, un jugement qui contredit le premier, et qui privilégie la vie contre la mort. Ce que nous dit, au fond, ce passage de la Bible, c’est que la justice veut la vie et non la mort, la paix et non la guerre. Contre la vengeance privée,qui entre dans la spirale de la violence – que l’antique loi hébraïque du talion cherchait déjà à briser -, la demande de justice est ici déjà sur la voie du dépassement d’un conflit que la justice rendue a, elle,pour charge de résoudre.
QUESTION : Pourquoi l'application de la loi ne suffit-elle pas pour rendre justice ? Quelle vertu doit-on posséder pour être juste ?
On peut penser que pour rendre justice il suffit d'appliquer la loi de manière identique pour tous les cas . Mais alors on peut comme la ruse de Salomon le montre produire l'injustice (ôter la vie d'un enfant ) .
La manière dont Salomon rend justice montre que l'application de la loi n'est qu'un des critères de la justice parmi d'autres . Il faut aussi équilibrer ce critère avec d'autres : savoir faire éclater la vérité, favoriser la vie et tenir compte de la particularité des cas . Il est donc très complexe de rendre justice , cela requiert , une force morale adossée à une intelligence aigüe qui permet de saisir tous les enjeux du cas qui se présente . Cette force , on l'appelle la vertu qui est une sorte de sagesse morale que l'on acquiert par l'expérience , l'accumulation de mises en pratique de la loi à des cas particuliers et pas seulement par la connaissance théorique de la loi.
On appelle aussi la capacité à saisir le bon moment pour agir le kaïros ( terme grec) .



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