top of page

L'artiste est-il un technicien ?

23 août
9 min de lecture

Dernière mise à jour : 7 sept.

Gustav Klimt , Prince Wiliam Nii , 1908
Gustav Klimt , Prince Wiliam Nii , 1908

Introduction :


   La ressemblance entre l’art et la technique est telle que l’Antiquité grecque les réunit sous le terme de τέχνη qui désigne l’habileté des hommes. (Latin : Ars : savoir-faire). Si l’artiste est difficile à distinguer de l’artisan ou du technicien , c’est que ces deux activités renvoient à la capacité qu’ont les hommes de mobiliser de manière consciente des moyens afin de produire un résultat déjà pensé (artifice). Il est une autre force de production, celle de la nature, mais celle-ci produit de manière inconsciente et spontanée.


ARISTOTE, Physique, Livre II, 193 a : « … si l’on enterre un lit et que la putréfaction ait la force de faire monter une pousse, cela ne deviendra pas un lit mais du bois, parce qu’on a, d’une part, ce qui appartient par accident _la disposition conventionnelle et l’art_ d’autre part cette étance qui subsiste en subissant un processus continuellement. » Il faut une conscience pour faire exister les produits de l’art.


Par l’art en son sens le plus étendu, l’existence humaine se distingue de la vie naturelle. L’homme est cet être seul capable de transformer de manière réfléchie la matière naturelle pour produire un monde propre, la culture. Toutefois cette ressemblance n’est pas une identité car on attend plutôt de la technique qu’elle produise de l’utile et de l’art qu’il produise de la beauté ou des choses que l’on n’utilise pas mais que l’on met à distance pour les contempler.


Repères:  

RESSEMBLANCE : similitude entre des éléments présentant des aspects identiques mais par ailleurs différents.

IDENTITE : Ce qui est identique forme un seul et même être.

  

Entre l’artiste et la technicien il y a une différence de fin qui implique une différence de moyens : l’artiste, dit-on, est mû par son talent, son imagination fertile, qui le rendent capable de créer des choses originales et admirables alors que le second applique des règles et travaille.

Mais peut-on pour autant aller jusqu’à dire que l’artiste n’est pas un technicien ? Son génie lui permet-il de mépriser le travail ou la connaissance des règles techniques ? Lorsque le père du jeune Mozart se rend compte que son fils a l’oreille musicale, il ne l’abandonne pas à son génie, il lui donne plus tôt que les autres une éducation musicale. Quelle place l’art assigne-t-il à la technique, à laquelle il ne peut se réduire mais dont il semble qu’il ne peut se passer ?

Pour répondre on étudiera plus précisément la notion de génie car c’est par elle que la représentation de l’artiste se sépare de celle du technicien. Puis on s’attardera sur l’écart entre la représentation du génie dans la société et la réalité de son travail qui le rapproche du technicien. Ce constat nous amènera à proposer une définition de l’artiste comme celui qui actualise par la technique son génie.

Constantin Brancusi , Oiseau dans l'espace , 1926
Constantin Brancusi , Oiseau dans l'espace , 1926


I. Les spécificités du génie artistique l’éloignent du simple travailleur technique

A. Artiste et artisan , leur rapport à la règle.


"Il reste maintenant à dire en quoi l’artiste diffère de l’artisan. Toutes les fois que l’idée précède et règle l’exécution, c’est industrie. Et encore est-il vrai que l’œuvre souvent, même dans l’industrie, redresse l’idée en ce sens que l’artisan trouve mieux qu’il n’avait pensé dès qu'il essaye ; en cela il est artiste, mais par éclair. Toujours est-il que la représentation d’une idée dans une chose, je dis même d’une idée bien définie comme le dessin d’une maison, est une œuvre mécanique seulement, en ce sens qu’une machine bien réglée d’abord ferait l’œuvre à mille exemplaires. Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu’il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu’il emploiera à l’œuvre qu’il commence ; l’idée lui vient à mesure qu’il la fait ; il serait même rigoureux de dire que l’idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu’il est spectateur aussi de son œuvre en train de naître. Et c’est là le propre de l’artiste. Il faut que le génie ait la grâce de nature, et s’étonne lui-même. Un beau vers n’est pas d’abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la belle statue au sculpteur à mesure qu’il la fait ; et le portrait naît sous le pinceau. […]

    […] Ainsi la règle du beau n’apparaît que dans l’œuvre, et y reste prise, en sorte qu’elle ne peut servir jamais, d’aucune manière, à faire une autre œuvre."

Alain, Système des Beaux-Arts

B.    Qu’est-ce qu’un génie ?


Kant , Critique de la faculté de juger , §46

Selon Kant, la faculté que possèdent certains hommes à produire de belles choses ne relève pas de la conscience mais d’une disposition innée de leur esprit. Il y a une distinction entre art (technè : capacité consciente qu’ont les hommes de produire selon des règles, des méthodes) et beaux-arts. Les beaux-arts appartiennent à la nature et non à la technique.

Que signifie avoir du génie ?

Le génie est un modèle pour le technicien.

L’originalité : soit on produit selon des règles, soit on produit par génie, sans règles. Ce qu’il produit n’existait pas déjà avant qu’il le produise donc il n’a pas appris à le faire, il a trouvé par lui-même comment le faire. Il invente l’œuvre mais aussi la manière de l’exécuter.

L’originalité artistique a du sens, elle n’est pas absurdité, excentricité, avidité pour la nouveauté en tant que telle. Ce n’est pas beau parce que c’est nouveau, c’est beau parce que cette nouveauté donne à penser, stimule l’esprit : on s’accorde sur l’intérêt suscité par la belle chose car elle est ordonnée, harmonieuse. L’œuvre devient alors un modèle, qu’on imite et par imitation on retrouve les procédés techniques qui permettent de faire de la même manière.

Le génie ne comprend pas précisément les idées esthétiques qui se trouvent dans son esprit. Il ne peut pas les enseigner c'est à dire les exprimer dans des règles . Le génie n'a donc rien à voir avec la science à la science (la connaissance des règles). L’artiste génial, ne comprend pas son génie, il ne peut pas le reproduire à l’envi. Le génie ne relève pas de la science.


Beaux-arts : Génie => un artiste qui décide d’exécuter ces idées qu’il ne comprend pas => existence d’une belle œuvre qu’on ne peut prévoir => de nouvelles règles de l’art sont alors découvertes.

Production libre / Production naturelle (soumise aux lois de la nature) / Production technique ( soumise à la règle technique)

Art : Techniques déjà déterminées => un technicien décide de les apprendre et de les reproduire. => résultat prévisible.


Transition : Si on entend par « art » les beaux-arts (les arts du génie) alors on ne peut pas dire que l’artiste est un technicien. L’artiste crée les règles nouvelles alors que le technicien suit des règles déjà établies. Cela signifie-t-il pour autant que l’artiste peut tout ignorer de son art, être un piètre technicien, s’abstenir de travailler et laisser son génie faire ?



II. Si l’artiste n’est pas un technicien, il n’est cependant pas un petit dieu parmi les hommes.


A.     L’artiste travaille autant sinon plus que le technicien.

Ce qui caractérise le génie c’est qu’il est une personne qui est occupée toute sa vie par une seule pensée et qui cherche en toute occasion, par tous les moyens à réaliser cette pensée. Son existence est un long travail, une longue recherche vers une même direction. Le génie est un technicien qui cherche à résoudre des questions qui le préoccupent en permanence.

Flaubert : voir les manuscrits de Madame Bovary, réécriture, rature, recommencement. L’artiste lutte avec la matière à laquelle il veut donner une belle forme (ici c’est le langage).


Flaubert , Madame Bovary ( brouillons)



Picasso , 11 étapes successives de la lithographie     ( Le Taureau)
Picasso , 11 étapes successives de la lithographie ( Le Taureau)

B. Nos opinions sur le génie artistique sont des enfantillages.

 

Platon : Ion, « c’est que ce don que tu as, Ion, n’est pas un art mais une vertu divine » (533d). Chez Platon le génie artistique appartient à des hommes qui sont comme de petits dieux sur terre , des intermédiaires entre dieu et les hommes. C'est cette croyance que critique Nietzsche.

 

Richard Estes , Telephone Booths
Richard Estes , Telephone Booths



Si on observe concrètement un artiste , on s'aperçoit qu'il travaille mais il ne veut peut-être pas que cela se voie . Le résultat est d’autant plus éblouissant qu’on ne voit pas comment il a fait, à quel point il a peiné et donc à quel point il est humain.


La croyance dans le génie : on préfère attribuer des qualités extraordinaires à celui qui fait de belles choses pour ne pas l’envier.

Le génie n’appartient pas seulement à l’art il se trouve en tout domaine où l’homme produit quelque chose pas seulement dans les beaux-arts : tous les techniciens, peuvent avoir du génie.


"L’activité du génie ne paraît vraiment pas quelque chose de foncièrement différent de l’activité de l’inventeur mécanicien, du savant astronome ou historien, du maître en tactique ; toutes ces activités s’expliquent si l’on se représente des hommes dont la pensée s’exerce dans une seule direction, à qui toutes choses servent de matière, qui observent toujours avec la même diligence leur vie intérieure et celle des autres, qui voient partout des modèles, des incitations, qui ne se lassent pas de combiner leurs moyens. Le génie ne fait rien non plus que d’apprendre d’abord à poser des pierres, puis à bâtir, que de chercher toujours des matériaux et de toujours les travailler ; toute activité de l’homme est une merveille de complication, pas seulement celle du génie : mais aucune n’est un « miracle ».

– D’où vient alors cette croyance qu’il n’y a de génie que chez l’artiste, l’orateur et le philosophe ? Qu’eux seuls ont de l’ « intuition » ? (Ce qui revient à leur attribuer une sorte de lorgnette merveilleuse qui leur permet de voir directement dans l’« être » !) Manifestement, les hommes ne parlent de génie que là où ils trouvent le plus de plaisir aux effets d’une grande intelligence et où, d’autre part, ils ne veulent pas éprouver d’envie. Dire quelqu’un « divin » signifie : « Ici, nous n’avons pas à rivaliser. » Autre chose : on admire tout ce qui est achevé, parfait, on sous-estime toute chose en train de se faire ; or, personne ne peut voir dans l’œuvre de l’artiste comment elle s’est faite ; c’est là son avantage car, partout où l’on peut observer une genèse, on est quelque peu refroidi ; l’art achevé de l’expression écarte toute idée de devenir ; c’est la tyrannie de la perfection présente. Voilà pourquoi ce sont surtout les artistes de l’expression qui passent pour géniaux, et non pas les hommes de science ; en vérité, cette appréciation et cette dépréciation ne sont qu’un enfantillage de la raison."

NIETZSCHE, Humain, trop humain ,§162





Transition: Puisque ce mot de "génie" contient de la croyance et de la réalité , faut-il alors mettre sur le même plan l'artiste et le technicien?



III.   L’artiste est celui qui parvient de manière la plus aboutie à actualiser son génie.

Gustav Klimt , Le Baiser, 1908
Gustav Klimt , Le Baiser, 1908

 

A.    L’art est la rencontre dialectique entre un don naturel et un travail acharné.


Pour résoudre le paradoxe du génie : issu d’un don (inné) et du travail (acquis) Hegel dans son Esthétique, pense le génie et le travail dans une relation dialectique : Le génie serait bien un don naturel, mais ce don, pour être fécond,  nécessite  une « réflexion » et un « savoir-faire ». Autrement dit le génie renvoie à une disposition innée mais qui ne peut se révéler, si elle n’est pas actualisée par un exercice approprié. Avant Nietzsche , Hegel critiquera le culte du génie artistique, qui crée sous le commandement d’une simple inspiration spontanée car l’art est la conséquence d’un labeur acharné de l’artiste qui veut exploiter au maximum ses compétences. L’artiste cherche à donner une forme nouvelle à la matière, il ne peut faire cela sans connaissance, sans travail, sans maîtrise technique. On peut définir l’œuvre d’art comme la rencontre dialectique entre un don inné avec de la matière qui lui résiste et qu’il a dû apprendre à dominer.


B.     L’art est la forme la plus aboutie de la réalisation de soi.


 Cette tendance à vouloir transformer le monde, dans lequel on est malgré soi engagé, se trouve présente chez tous les travailleurs, tous les techniciens. Elle déjà présente chez l’enfant, précise par ailleurs Hegel dans le même ouvrage, quand par exemple il lance des cailloux dans l’eau et qu’il contemple les beaux cercles qu’il est capable de faire. L’homme fait des œuvres pour pouvoir s’y observer. L’œuvre d’art, étant la pure expression de son génie, donc de son individualité, est la forme la plus aboutie de cette réalisation de l’homme, que Hegel qualifie de reproduction de soi-même.

L’art comme le fait d’actualiser le génie qui n’est qu’en puissance chez l’individu :


Repères :

EN ACTE : Etymologiquement, l'acte désigne ce qui est fait. Pour Aristote, l'acte désigne soit ce qui est en train de s'accomplir, soit ce qui est réalisé, achevé.

EN PUISSANCE : Dans l'usage qu'en fait Aristote, la puissance est la faculté d'être changé ou mis en mouvement. Ce qui n'est qu'en puissance, par opposition à ce qui est déjà achevé ( entéléchie).



Conclusion:


On a essayé de montrer que l’artiste était bien un technicien mais d'un genre particulier. Si c’est le génie qui élève l’artiste au-dessus du technicien, alors pourquoi les artistes travaillent, acquièrent du savoir-faire au lieu de laisser leurs intuitions miraculeuses les guider ? Ce paradoxe se résout si l’on saisit que le génie comme tel n’est qu’une puissance, une disposition de l’esprit de l’individu qui ne peut s’actualiser que par le travail et la technique. Le génie pur s’étaye et se transforme par le savoir-faire et la précision qu’il requiert et c’est cela qui rend possible la transformation de la matière. L’artiste se distingue du technicien par sa capacité à porter à son plus haut point l’individualité d’un être dans cette réalisation de soi qu’est l’œuvre d’art.


Giovanni Strazza , La vierge voilée
Giovanni Strazza , La vierge voilée


Technique de peinture : le Sfumato .


Joconde , Léonard de Vinci
Joconde , Léonard de Vinci


Jeune fille à la perle , Vermeer
Jeune fille à la perle , Vermeer

 
 
 

Commentaires


Les commentaires sur ce post ne sont plus acceptés. Contactez le propriétaire pour plus d'informations.
Post: Blog2_Post

Formulaire d'abonnement

Merci pour votre envoi !

  • Facebook
  • Twitter
  • LinkedIn

©2020 par Cours de philosophie pendant le confinement. Créé avec Wix.com

bottom of page