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La langage est-il l'expression de la pensée ?

28 août
10 min de lecture

Le langage est-il l’expression de notre pensée ?

 

     Dans une première approche, on définira le langage comme une réalité matérielle (sonore, gestuelle ou scripturale) par laquelle on signifie ses pensées ou représentations et par laquelle on désigne les choses. Il n’est pas un moment de la vie où ne soyons occupés à l’une des multiples activités linguistiques : lire, écrire, écouter, parler à soi ou aux autres. Le langage est tellement présent qu’il finit par se faire oublier derrière ce qu’il signifie.

 Si le langage est notre condition (« Nous parlons à d’autres qui parlent, telle est la réalité humaine. » Emile Benveniste), le lien entre le langage et la pensée ne semble pas être celui d’une stricte immédiateté : Ne dit-on pas parfois que les mots nous manquent ? C’est qu’on ne sait pas dire ce que l’on pense. N’arrive-t-il pas parfois que l’inconscient nous fasse dire ce qu’on ignorait penser ? N’y a-t-il pas des agencements de mots que l’on connaît dont on ne comprend pas le sens ?

Il semble alors impossible de définir le langage comme l’expression immédiate de notre pensée. Dans la médiation qu’opère le langage pour la pensée, il y a une transformation qu’il faudra caractériser.

Le langage est bien la preuve de la présence d’une pensée ce qui le distingue de la simple communication. Mais ce que le langage exprime -le mot- n’est pas identique à ce qui est pensé -l ’idée. Cette extériorité n’est pas neutre : le langage est ce qui donne forme à la pensée et donc ce qui fait penser : il sort la pensée de l’obscurité de l’informe et l’achève.  


"-On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : "Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour". Ou bien : "D’amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux". Ou bien : "Vos yeux beaux d’amour me font, belle Marquise, mourir". Ou bien : "Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d’amour me font". Ou bien : "Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d’amour.

-Mais de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure ? »

Dialogue de Monsieur Jourdain et du maître de philosophie.

                                                                                  MOLIERE, Le bourgeois gentilhomme 

 

 


I.                   Le langage est le propre de l’homme, être pensant.

 

A.    Langage humain et communication animale.

Distinguons d’abord le fait de communiquer (ce qu’ont en commun les animaux et les hommes) et le fait de parler d’autre part.

Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale :

Abeille : danse (dit où se trouve une source de nourriture)

-cela n’appelle pas de réponse mais une action

-ce message ne peut pas être répété ni transmis tel quel aux autres abeilles ;

-l’abeille qui est allée à la source indiquée revient à la ruche et fait la même danse 

-abeille est incapable de modifier un message.

 

-  L’abeille ne construit pas de message à partir d’autres messages.

L’animal communique une information utile à la conservation par un signal. Il désigne alors  les choses utiles ou à fuir da manière instinctive. Or la pensée est une représentation mentale, une idée. Pour avoir un langage, il faudrait pouvoir réfléchir (prendre quelque chose comme objet de pensée) le langage ce que précisément l’animal ne fait pas. La communication animale exprime les besoins du corps, elle est analogue au cri de douleur des hommes .  et non ce qu’on peut proprement nommer une pensée, qui est à l’œuvre quand on dit « j’ai mal ». L’animal envoie des signaux qui réclament une action et non des signes à proprement parler.

Or la pensée est une représentation mentale, une idée. Pour avoir un langage, il faudrait pouvoir réfléchir (prendre quelque chose comme objet de pensée) le langage ce que précisément l’animal ne fait pas.

B.  Le langage est la preuve de la pensée dans l'intériorité humaine.  

 

« Il n'y a aucune de nos actions extérieures, qui puisse assurer ceux qui les examinent, que notre corps n'est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais qu'il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté les paroles, ou autres signes faits à propos des sujets qui se présentent, sans se rapporter à aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes, parce que les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix; et que ces signes soient à propos, pour exclure le parler des perroquets, sans exclure celui des fous, qui ne laisse pas d'être à propos des sujets qui se présentent, bien qu'il ne suive pas la raison; et j'ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion, pour exclure non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseigné par artifice aux animaux; car si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse lorsqu'elle la voit arriver, ce ne peut être qu'en faisant que la prolation de cette parole devienne le mouvement de quelqu'une de ses passions; à savoir, ce sera un mouvement de l'espérance qu'elle a de manger, si l'on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise lorsqu'elle l'a dit; et ainsi toutes les choses qu'on fait faire aux chiens, aux chevaux et aux singes, ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu'ils les peuvent faire sans aucune pensée. Or il est, ce me semble, fort remarquable que la parole, étant ainsi définie, ne convient qu'à l'homme seul. »

DESCARTES, Lettre au Marquis de Newcastle (23 novembre 1646) 



Passion : passif. Le fait d’être soumis aux affections du corps : la faim, la soif, la peur, le désir. Le contraire de la passion est l’action. La parole est une action, un fait de la raison, de la pensée

Le langage est fait de signes :

Signe :

Dictionnaire : quelque chose qui désigne autre chose.

Pour Descartes : Réalité matérielle, accomplie volontairement, par la raison, concernant ce qui est soumis à l’attention et qui n’exprime aucune affection du corps. Autrement dit pour posséder le langage il faut une pensée visée par ce langage ou par la parole, propre de l’homme, être pensant. La pensée est la condition du langage.

-Les fous ne sont pas exclus car s’ils n’ont pas de raison, ils ont une pensée, un jugement à propos des choses qui se présentent.

-Les perroquets sont exclus car ils apprennent à dire des insultes qu’ils ne pensent pas, ils miment des sons car ils sont dressés pour cela. Ils attendent une récompense de ce son qu’ils produisent et dont ils ne peuvent pas comprendre le sens (« espèce de patate ! » =j’ai faim !). La prolation (l’expression) de sons que font les animaux est similaire au cri de joie =ils expriment un mouvement instinctif du corps, une passion.

 

On a donc montré que pour parler il faut une pensée c’est-à-dire un jugement à propos de quelque chose qui se présente. Le langage est donc un outil qui vient saisir la pensée et la retranscrire en signe, il semble bien qu’il ne soit que l’expression de la pensée.

 Le problème est que l’outil est déjà -là, on hérite d’une langue plus qu’on ne la crée, on ne décide pas de sa langue alors que la pensée est plutôt faite par soi-même. Pourquoi notre pensée s’accorderait-elle avec des formes qui lui préexistent ? Par quel heureux hasard nos idées seraient-elles en accord avec des mots qui ne sont pas les nôtres ?

 

II.                L’arbitraire du signe : le mot n’appartient pas naturellement à la pensée ni à la chose .

 

A.    Qu’est-ce qu’un signe ?

Ferdinand de Saussure est un linguiste dont les cours ont été réunis par ses étudiants à titre posthume dans le Cours de linguistique générale (1916).

Il y distingue deux éléments dans le signe :

-Le signifiant c’est-à-dire l’image acoustique d’un mot. On ne parle donc ici que du signifiant sonore.  « baum » ; « arbre » ; « tree ».

-Le signifié, c’est-à-dire le concept, la représentation mentale d’une chose.

Saussure est ce qu’on appelle un nominaliste. Il soutient que le rapport entre signifiant et signifié est arbitraire, il n’y a pas plus de raison d’appeler cette représentation mentale des organismes végétaux qui forment des forêts « arbre » plutôt que « baum ». La pensée est une réalité séparée de sa dénomination si bien qu’une même pensée peut être désignée par différents signifiants.

Saussure s’oppose ainsi à l’idée d’une relation substantielle entre le langage et la chose ou entre le son et le sens. Le sentiment d’une adéquation naturelle entre le mot et la pensée ou entre le mot et la chose est sans fondement. Il n’y a pas de dénomination universelle des choses et des pensées.

L’arbitraire du signe s’impose aussi à celui qui entre dans un groupe linguistique car il ne choisit pas lui-même la forme des mots qui vont exprimer sa pensée, cette forme lui est imposée. Par conséquent quand on utilise un mot, est-ce bien sa pensée que l’on exprime ? Le mot n’est-il pas une forme générale qui supprime la singularité de la pensée d’un individu ?

 

B.     Les mots n’expriment que des idées générales

Prenons le mot amour, il suscite deux représentations mentales distinctes : l’image d’un amour particulier et la pensée, c’est-à-dire le concept d'amour ( sa définition). Ce concept est une abstraction, qui n’a pas d’image car il n’y a pas d’image de l’amour en général. Dans le premier cas, notre imagination convoque une sensation visuelle particulière, un souvenir. Le langage manifeste ce qui dans la pensée est abstraction et non toute la pensée : « il faut donc parler pour avoir des idées générales ; car sitôt que l’imagination s’arrête, l’esprit ne marche plus qu’à l’aide du discours ».  Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’inégalité (1755). Est-ce à dire que le langage n’exprime que la part abstraite et universellement communicable de la pensée ? Est-ce à dire que le langage échoue à exprimer ce qu’il y a de plus individuel et particulier dans notre pensée ?

C’est bien ce que soutient Bergson pour qui les mots sont de simples étiquettes.

C.    L’individualité de la pensée disparaît dans la généralité du langage.


« Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre ? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais le plus souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même, dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. »

                                                                                                               Bergson, Le rire (1900)

 


L’écart entre le mot et l’idée est tel qu’il affecte aussi bien la capacité d’un individu à se faire comprendre de l’autre que la capacité de ce même individu à se comprendre lui-même. On ne dispose pour exprimer sa pensée que qui sont autant de généralités / : les mots ; c’est désigner à quelle catégorie générale ressemblent ces affects. par conséquent parler de sa joie ou de sa tristesse ce n’est pas précisément parler de cette joie ou de cette tristesse en tant qu’elles nous appartiennent en propre . c’est désigner à quelle catégorie générale ressemblent ces affects. En effet , l’autre qui possède les mêmes mots que nous ne perçois dans notre expression que sa ressemblance avec ses propres affects .

De plus , l’individualité échappe à l’individu lui-même car il n’a qu’une quantité limitée de mots pour désigner ses affects qui sont uniques. A moins d’inventer un mot pour chaque affect singulier comme le fait le poète , le commun des mortels ne peut jamais exprimer entièrement sa pensée par le langage.

Il y aurait donc dans l’esprit des pensées que nous sommes incapables de formaliser dans le langage. Mais, précisément, qu’est-ce que cette pensée indicible et ineffable ? Si le langage échoue à la saisir, n’est-ce pas simplement parce qu’elle n’a pas encore  de sens ?

 

III.             Le langage est ce qui informe la pensée et lui donne sens.

 

A.    La pensée ineffable, une volition obscure.

 

« La forme linguistique est donc non seulement la condition de transmissibilité, mais d'abord la condition de réalisation de la pensée. Nous ne saisissons la pensée que déjà appropriée aux cadres de la langue. Hors de cela, il n'y a que volition obscure, impulsion se déchargeant en gestes, mimiques » Problèmes de linguistique générale , I . 1966   ou Catégories de pensée et catégories de langue 1964.

Pour Benveniste ,c’est le langage qui convoie ce que l’on veut dire. Mais le langage est un cadre, la forme linguistique est une condition de transmissibilité indépassable. Ce qui, dans la pensée ne passe pas par les cadres de la langue ne se réduit quasiment à rien : on ne peut pas l’appréhender car c’est par la langue que l’on comprend. Donc le contenu de la pensée ne peut se réaliser, s’achever et prendre son sens que dans la forme linguistique.  La part de la  pensée reste indicible, n’est que « volition obscure » (intention obscure de signifier) se traduisant en mimiques et autres gestes impulsifs. Il n’y a pas de pensée pure avant le langage.

B.     La pensée n’est pas extérieure au langage.

L’action du langage est de rendre signifiante la pensée. C’est ce que dit Merleau-Ponty dans Signes (1960). Il n’y a pas d’un côté le langage et de l’autre la pensée (le sens). Le langage n’est pas une technique de déchiffrage d’une pensée déjà faite, il ne la montre pas, il l’achève  en tant que pensée, signification. On questionnait en introduction la transparence du langage, on a une réponse : Il y a une opacité du langage et nulle part il ne cesse pour laisser place à du sens pur, il est toujours limité par du langage et le sens ne paraît en lui que serti de mots. « Le sens est le mouvement total de la parole. »

Le langage ne peut pas être la traduction stricte d'une intériorité strictement immatérielle puisque le sens se délivre aussi avec la voix , l'intonation, le mouvement du corps. Autrement dit le corps participe de la formation du langage et par conséquent de celle du sens.


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Conclusion : Si le langage est bien l’expression de la pensée, il est tout autant pour la pensée une condition qu’un obstacle. Cette relation complexe s’explique par le fait que la langue et la pensée ne sont pas des réalités séparables. La langue pense et tout son mouvement doit se faire avec et contre cette pensée qui traine dans le langage.  

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La valeur du signe (Ferdinand de Saussure) : Par exemple le mot « flamboyant » ne vaut que par opposition à d’autres mots : chêne, peuplier, érable. Mais si on l’oppose à « rutilant », « brillant », « luisant », la valeur du mot « flamboyant » est tout autre.  Son sens vient de son opposition à d’autres mots : la signification est essentiellement faite par le langage qui est un système de signes solidaires, elle n’est pas déjà toute faite. La valeur du signe dépend des autres signes.

 
 
 

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