La religion n’est-elle qu’une consolation pour les faibles ?
Dernière mise à jour : il y a 5 jours
Pascal dans Les Pensées est pris de vertige en considérant la place de l’homme entre l’univers infini des cieux et la nature infiniment petite. Ce monde incompréhensible pour l’esprit humain est effrayant car il y a une disproportion entre l’homme (fini et mortel) et le monde infini. La foi peut alors apparaître comme une consolation, une espèce de soulagement face à la peur du néant et à la douleur au fond de toute existence humaine consciente de l’inévitabilité de la mort. Mais Pascal lui-même n’est pas tout à fait un faible , c’est un esprit brillant de son temps qui croit profondément en Dieu dont il sait qu’on ne peut jamais prouver l’existence. La croyance religieuse s’étend donc bien au-delà des esprits peu éduqués à la science. La religion est un lien social entre une communauté humaine croyant en l’existence d’une autre réalité sacrée édictant pour la communauté ses normes morales. Tous les hommes ne sont pas religieux mais il existe une présence universelle de faits religieux de formes diverses dans les sociétés humaines (rites, textes fondateurs, pratiques).
Universel (tous) / Général (la plupart) / Particulier (quelques-uns) / Singulier (un seul)
Sacré : qui appartient au monde divin
Profane : qui appartient au monde humain
Mircea Eliade, Le sacré et le profane.
Est-ce à dire qu’il y a dans la croyance religieuse, une expérience humaine irréductible à la seule consolation ? Quelle est la vérité que révèle la religion et que l'être humain ne peut pas découvrir seul avec sa raison ?
On étudiera d’abord comment des formes aliénantes de religion peuvent se déployer à partir de la faiblesse intellectuelle et matérielle. On opposera à ces formes aliénante une conception de la religion comme activité vitale.
I. La religion est une exploitation de la finitude humaine.
A. La dégradation des dieux par l’anthropomorphisme.
Dans la République, livre II, Socrate remarque les propos dégradants que les poètes, Homère par exemple peuvent tenir sur les dieux.
Les dieux eux-mêmes se laissent fléchir ;et par le sacrifice et la bonne prière, 364eles libations, et des victimes la fumée, l'homme détourne leur colère quand il a enfreint leurs lois et péché (56).
Paroles de Phénix à Achille dans Iliade, chant IX.
« Il faut encore éviter absolument de dire que les dieux aux dieux font la guerre, se tendent des pièges et combattent entre eux - aussi bien cela n'est point vrai - si nous voulons que les futurs gardiens de notre cité regardent comme le comble de la honte de se quereller à la légère. Et il s'en faut de beaucoup qu'on doive leur raconter ou représenter pour eux sur des tapisseries les combats des géants et ces haines innombrables et de toute sorte qui ont armé les dieux et les héros contre leurs proches et leurs amis. »
Les poètes donnent une image des dieux qui ressemble aux hommes dans leur faiblesse : jalousie, vengeance, violence, crime. Il ne s’agit pas ici de vraie religion mais de fabulations, mythes anthropomorphes qui rabaissent l’image des dieux qui ne sont plus que des êtres incapables de se maîtriser, dépourvus de toute justice et que l’on peut acheter par les prières et les sacrifices.
=> Dieu comme modèles d’immoralité
=> Annihilation de tout sens de la justice.
L’effet de la superstition est de rassurer dans un premier temps l’esprit faible sur sa capacité à agir sur le cours des choses naturelles mais aussi de conduire à des actes injustes.

Tintin et le Temple du Soleil, HERGE
B. La religion est un moyen de manipulation des classes défavorisées.
Descartes, Chapitre 8 des Météores, après avoir mis à jour le mécanisme de réfraction à l’œuvre dans la production des arcs-en-ciel (lois de Snell-Descartes sur la réfraction de la lumière en milieu d’indices différents) , songe à une possibilité : Produire artificiellement des croix dans le ciel pour impressionner les superstitieux sujets à l’étonnement et à l’admiration, et augmenter leur peur de dieu, leur croyance aux prodiges (évènements surnaturels) et autres signes divins. Le but ici est d’augmenter la superstition et donc la soumission aux autorités religieuses. Descartes est lui-même très croyant, il écrit dans un contexte particulier qui est celui de l’abjuration de Galilée. Il ne veut pas déplaire aux autorités religieuses.
Il est intéressant de noter que l’avance technico-scientifique soit présentée comme une manière d’assoir sa domination sur « tout un peuple ». Cela montre la portée politique de la religion dont l’influence est tout autant collective qu’individuelle.
Le fondement de la critique irréligieuse est : c'est l'homme qui fait la religion, ce n'est pas la religion qui fait l'homme. Certes, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi qu'a l'homme qui ne s'est pas encore trouvé lui-même, ou bien s'est déjà reperdu. Mais l'homme, ce n'est pas un être abstrait blotti quelque part hors du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, l'État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu'ils sont eux-mêmes un monde à l'envers. La religion est la théorie générale de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa consolation et sa justification universelles. Elle est la réalisation fantastique de l'être humain, parce que l'être humain ne possède pas de vraie réalité. Lutter contre la religion c'est donc indirectement lutter contre ce monde-là, dont la religion est l'arôme spirituel . La détresse religieuse est, pour une part, l'expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit de conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple. L'abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l'exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu'il renonce aux illusions sur sa situation c'est exiger qu'il renonce à une situation qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l'auréole.
Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, (1843)
Karl Marx étudie la religion en être rationnel, c’est-à-dire sans tenir compte des données invérifiables scientifiquement telles que la révélation. Quels rapports de force sont justifiés par la religion ? Il constate que la religion organise méthodiquement la domination des classes sociales les plus faibles par les classes sociales les plus riches. Les puissants ont inventé la religion pour droguer les plus faibles afin qu’ils oublient les injustices qu’ils subissent dans ce monde. Narcotique : « Elle est l’opium du peuple » La religion promet la justice mais dans l’autre monde, c’est une manière d’inciter à supporter l’injustice sur terre, à renoncer à chercher la justice ici et maintenant.
« Les derniers seront premiers et les premiers seront derniers »
Nouveau Testament, Matthieu 20.16
La religion procure un bonheur illusoire de manière que le peuple se console de ne pas avoir droit au bonheur réel. La critique de la religion devient alors une critique politique des conditions socio-économiques de l’existence.
II. Cependant, il n’est pas irrationnel de croire qu’il y a un dieu
Pascal, Pensées
Le croyant, s’il s’est conduit avec justice, soit il ira au paradis, soit il tombera dans le néant.
L’incroyant, s’il s’est conduit avec injustice, soit il ira en enfer, soit il tombera dans le néant.
La fonction de la religion est de nous rappeler à notre vocation morale, nous inciter à nous conduire avec justice car le plus rationnel est d’être juste.
Qu’à-on à perdre à croire qu’il y a un dieu ? Il est bien plus raisonnable de croire que de ne pas croire en dieu.
« Si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien » => pari du croyant.
Il n’y a donc pas d’opposition entre la foi. Il n’y a d’opposition qu’entre la superstition et la raison. Mais que fait-on alors de l’expérience mystique que rien ne peut prouver ? Doit-on la réduire à une ineptie humaine parce qu’elle n’est pas rationnelle ?
Expérience mystique : Expérience d’une relation immédiate avec le divin.
III. Les grands mystiques ravivent en nous l’élan vital, l’amour pour la vie.

A. L’expérience mystique invite à dépasser la faible raison
"L’an de grâce 1654.
Lundi 23 novembre, jour de saint Clément pape et martyr et autres au martyrologe.
Veille de saint Chrysogone martyr et autres.
Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi.
Feu
Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob,
Non des philosophes et des savants.
Certitude, certitude, sentiment, joie, paix.
Dieu de Jésus‑Christ.
Deum meum et Deum vestrum.
Ton Dieu sera mon Dieu.
Oubli du monde et de tout hormis Dieu.
Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Évangile.
Grandeur de l’âme humaine.
Père juste, le monde ne t’a point connu, mais je t’ai connu.
Joie, joie, joie, pleurs de joie.
Je m’en suis séparé. ------------------------------------------------------
Dereliquerunt me fontem aquae vivae.
Mon Dieu, me quitterez‑vous -------------------------------------------
Que je n’en sois pas séparé éternellement.
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Cette est la vie éternelle, qu’ils te connaissent seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé J.-C.
Jésus-Christ. --------------------------------------------------------
Jésus-Christ. ----------------------------------------------------
Je l’ai fui, renoncé, crucifié
Je m’en suis séparé, ----------------------------------------------------
Que je n’en sois jamais séparé ! -------------------------------------
Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l’Évangile.
Renonciation totale et douce.
Etc."
Pascal, Mémorial (1654)
B. La religion et l’instinct.
Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, 1932
L’homme est le seul être conscient de sa mort, son intelligence lui fait comprendre qu’il va mourir. L’intelligence humaine a désenchanté le monde humain et la religion est une réaction de la nature pour faire face à l’inquiétude. Ce que l’intelligence a désenchanté, la religion va le réenchanter. Il y a une puissance en l’homme (la fonction fabulatrice – quasi-instinct) qui compense la perte de sens causée par la science. Plus que de la consolation, la religion doit nous rattacher à la vie, elle provient d’un élan vital.
La religion répond à l’angoisse de deux façons :
-par une religion statique, close, qui enferme la société sur elle-même => unité sociale. Obligation / superstition / Représentation mythiques de diverses qualités. La superstition est déduite de l’élan vitale. De ce point de vue la religion est bien une consolation pour la condition humaine affaiblie (dévitalisée)par son intelligence.
-par une religion ouverte : dans toutes les religions il y a un grand mystique, par exemple le Christ des Evangiles, qui dépasse les limites de l’humanité. Grand homme de bien va remplir la fonction religieuse par d’autres moyens que la superstition. Il va nous apprendre le sens de la vie, quelque chose sur la vie qu’on ne peut pas déduire par la raison. Création. Il est en rupture avec la superstition, rupture avec les lois de la cité. Son ironie a valu à Socrate d’être condamné à mort par la cité, paroles de l’Evangile valent aussi à Jésus d’être condamné à mort. Ils ne se contentent pas de prêcher la morale, ils procurent à l’esprit humain une sérénité et pas sécurité, ils répondent au problème de la peur de la mort. Il nous réconcilie avec la vie. Le mystique a retrouvé la force de l’élan vital.
Conclusion
La religion n'est pas qu'une consolation pour la faiblesse de la condition humaine. Il y a bien une dimension manifeste de consolation dans la religion : c’est une réponse à la faiblesse de l’esprit face à l’incommensurabilité du monde, à la faiblesse économique et sociale et plus largement à la condition humaine qui peut ployer sous le poids de la conscience. Il y a cependant une fonction vitale qui va bien au-delà de la seule consolation, dans l’élan mystique nous sommes saisis par la joie pure d’être témoin du miracle de la vie.



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