Le travail fait-il obstacle à la liberté ?
Dernière mise à jour : 1 oct.

Introduction
Dans les œuvres de Jean Giono*, on voit souvent des hommes qui redécouvrent la joie par le travail. Ils travaillent à planter des narcisses sans autre fin que de voir un jour la beauté d’un champ de narcisses. Ils travaillent ensemble, avec l’enthousiasme que procure une initiative collective, à la préparation de la terre pour y planter du blé. Ils installent une famille de cerfs dans une forêt obscure qui peu à peu se revitalise et accueille les lumières et les couleurs des saisons. Giono représente là une activité très éloignée de ce qu’est le travail pour le commun des mortels : esclavage, burn-out, précarité, ennui et inquiétude quant à l’âge de départ à la retraite. C’est une activité pénible, à laquelle on consent pour se conserver, elle occupe la plus grande partie de la vie en mutilant voire en empêchant la réalisation des désirs, bref…c’est notre capacité à agir sans contrainte et à disposer de notre temps auquel le travail semble s’opposer. D’ailleurs travail viendrait de tripalium, un terme latin qui désigne un instrument dans lequel on maintenait immobiles les chevaux afin de les ferrer mais surtout…un instrument de torture pour les hommes. Le mythe biblique justifie tout le mal que l’on peut penser du travail : Adam est condamné par le dieu à travailler une terre maudite dont la culture nécessitera beaucoup de peine. Le problème est que l’homme ne cherche pas volontairement à s’améliorer et grandir sa condition en transformant la nature par ses qualités techniques. Il a des besoins vitaux qui ne peuvent être satisfaits s’il n’accomplit pas des efforts techniques afin de tirer profit des ressources naturelles. Ce n’est pas un choix, il faut produire pour se conserver. Néanmoins, est-ce que cette nécessité de la production se réduit à la peine et la survie ? N’est-elle pas aussi productrice de sens ? Si le travail n'était que souffrance et soumission, pourquoi le statut de chômeur serait-il vécu si douloureusement de nos jours ? Des artistes, des médecins, des sportifs, des bénévoles sont convaincus qu’il y a dans le travail une expérience déterminante de l’existence et veulent travailler jusqu’au bout de leur vie. Au fond il se demander si , parmi les activités permettant à l’homme de se conserver, il n’y a pas des travaux que l’on poursuit volontiers afin de produire sa propre place dans le monde.
*Jean Giono, Que ma joie demeure, L’homme qui plantait des arbres.
I. Le travail a-t-il une valeur ?
Comme tous les animaux, l’homme est contraint de transformer la nature afin de produire les moyens de sa subsistance. En ce sens , le travail semble bien faire obstacle à la liberté puisqu'il signifie soumission à la nécessité.
NECESSITE ET CONTINGENCE
Nécessaire : ce qui ne peut pas ne pas être / ce qui ne peut pas être autrement
Contingent : ce qui peut être autrement
A. Le mépris du travail par les Anciens.
Aristote, La Politique
La nécessité de travailler rapproche la condition humaine de la condition animale. C’est ici que se fonde notre conception ancienne qui oppose travail et liberté. Avant que le travail ne soit valorisé par les modernes (voir Max Weber et l’éthique protestante) il était vu comme une activité avilissante réservée aux catégories sociales les plus basses. On peut lire dans l’œuvre d’Aristote qu’il y a des hommes qui naissent esclaves par nature. Ce jugement paraît choquant aujourd’hui, en particulier d’un homme qui à sa mort a libéré tous ses esclaves. Ce qu’il veut dire par là, c’est que ceux qui ont la malchance d’être contraints pour vivre de se soumettre à la nature servile des activités physiques ne parviennent pas tout à fait à la condition humaine. Celle-ci s’atteint par la raison , ainsi la philosophie, la légistique ou encore les mathématiques et toutes les activités intellectuelles ne sont pas perçues comme des travaux mais comme des loisirs.
L’esclavage est la technique politique inventée par des hommes afin d’échapper à la part la plus animale de leur condition (la nécessité de travailler pour se conserver) en soumettant d'autres hommes et en les forçant à travailler pour tous . C’est par l’institution de l’esclavage que certains hommes peuvent se libérer de leur animalité et penser, ce qui est la vraie finalité de la condition humaine.
Dans ce cas précis, le travail est bien un obstacle à la liberté. Mais on peut toutefois remarquer que ce ne sont pas tous les efforts qui doivent être évités mais seulement les efforts corporels qui font de l’homme l’équivalent de la bête de somme.

B. La valorisation du travail par les Modernes.
Si le travail est pour les Modernes le propre de l’homme c’est d’abord parce que sa définition a changé. On a compris que le travail, même manuel, était aussi une activité consciente, intelligente et technique de modification de la nature.
« Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l'abeille confond par la structure de ses cellules de cire l'habileté de plus d'un architecte. Mais ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l'imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles , il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté »
Karl Marx, Le capital (1867)
Le travail humain est éloigné de l’activité animale et de la simple la survie par deux points essentiels :
-Il est une pensée avant d’être une activité, le travail est une manifestation concrète de la puissance de représentation de l’esprit et de son imaginaire : pour travailler il faut être capable de se représenter le monde tel qu’il est mais aussi tel qu’il peut être. L’homme introduit une rupture dans l’ordre naturel en travaillant car il y introduit un ordre contingent , celui de la culture.
-Il est aussi la conscience de l’homme qui se manifeste dans son ouvrage non pas comme espèce mais comme individu. Si toutes les toiles d’araignées « bibes » de la Réunion se ressemblent c’est que l’instinct dans l’espèce est identique et commande de manière innée de tisser selon des procédures identiques. Le tissage humain permet de reconnaître l’individu et son histoire : tapisserie de Bayeux , toile de Pénélope, Anni Albers.

GENRE-ESPECE-INDIVIDU
Ordre : Araignée
Genre : Néphile. Caractéristiques communes. Cleptoparasites / taille des toiles / mâle beaucoup plus petit que la femelle. Subdivision de l’ordre comprenant plusieurs espèces
Espèces : Néphile dorée / Néphile noire (Bibes). Critère reproduction (au sein de la même espèce) Subdivision du genre au sein de laquelle la reproduction est possible.
Individu : Etymologiquement, "individu" vient du latin individuum, traduction du grec ἄτομος qui veut dire indivisible. L'individu serait donc un élément distinct et indivisible de la réalité, qui, contrairement au genre ou à l'espèce, ne contient pas plusieurs êtres dans son extension.
Ordre des primates
Genre homo / chimpanzés / orang outan/gorille
Espèce : humain / homme de Neandertal / + 3 espèces disparues il y a 50 000 ans
L’individualité animale n’a pas la puissance de manifestation de l’individualité humaine que l’on observe clairement dans l’art.
On peut donc en conclure que le travail animal est enfermé par les caractéristiques de l’espèce alors que le travail humain -qui est toujours une œuvre de l’esprit- offre la possibilité d’exprimer son individualité et ce faisant de la libérer. C’est donc quand il prive l’être humain d’une telle expression que le travail devient un obstacle à la liberté.
II. L’aliénation ou la déshumanisation comme effet du travail.
Lorsque l'on dit que le travail est une aliénation on veut dire qu'il retire à l'être humain une élément essentiel de son humanité c'est à dire sa liberté , en ce sens , l'esclavage , le travail des enfants , mais aussi certains travaux ouvriers, peu payés ou soumis à la division technique sont des activités aliénantes .
A. La division technique du travail.
"Prenons un exemple dans une manufacture de la plus petite importance, mais où la division du travail s'est fait souvent remarquer : une manufacture d'épingles. Un homme qui ne serait pas façonné à ce genre d'ouvrage, dont la division du travail a fait un métier particulier, ni accoutumé à se servir des instruments qui y sont en usage, dont l'invention est probablement due encore à la division du travail, cet ouvrier, quelque adroit qu'il fût, pourrait peut-être à peine faire une épingle dans toute sa journée, et certainement il n'en ferait pas une vingtaine. Mais de la manière dont cette industrie est maintenant conduite, non seulement l'ouvrage entier forme un métier particulier, niais même cet ouvrage est divisé en un grand nombre de branches, dont la plupart constituent autant de métiers particuliers. Un ouvrier tire le fil à la bobille, un autre le dresse, un troisième coupe la dressée, un quatrième empointe, un cinquième est employé à émoudre le bout qui doit recevoir la tête. Cette tête est elle-même l'objet de deux ou trois opérations séparées : la frapper est une besogne particulière; blanchir les épingles en est une autre; c'est même un métier distinct et séparé que de piquer les papiers et d'y bouter les épingles; enfin l'important travail de faire une épingle est divisé en dix-huit opérations distinctes ou environ, lesquelles, dans certaines fabriques, sont remplies par autant de mains différentes, quoique dans d'autres le même ouvrier en remplisse deux ou trois. J'ai vu une petite manufacture de ce genre qui n'employait que dix ouvriers, et où par conséquent quelques-uns d'eux étaient chargés de deux ou trois opérations. Mais, quoique la fabrique fût fort pauvre et, par cette raison, mal outillée, cependant, quand ils se mettaient en train, ils venaient à bout de faire entre eux environ douze livres d'épingles par jour : or, chaque livre contient au delà de quatre mille épingles de taille moyenne. Ainsi ces dix ouvriers pouvaient faire entre eux plus de quarante-huit milliers d'épingles dans une journée; donc chaque ouvrier, faisant une dixième partie de ce produit, peut être considéré comme faisant dans sa journée quatre mille huit cents épingles. Mais s'ils avaient tous travaillé à part et indépendamment les uns des autres, et s'ils n'avaient pas été façonnés à cette besogne particulière, chacun d'eux assurément n'eût pas fait vingt épingles, peut-être pas une seule, dans sa, journée, c'est-à-dire pas, à coup sûr, la deux cent quarantième partie, et pas peut-être la quatre mille huit centième partie de ce qu'ils sont maintenant en état de faire, en conséquence d'une division et d'une combinaison convenables de leurs différentes opérations.
Dans tout autre art et manufacture, les effets de la division du travail sont les mêmes que ceux que nous venons d'observer dans la fabrique d'une épingle, quoiqu'en un grand nombre le travail ne puisse pas être aussi subdivisé ni réduit à des opérations d'une aussi grande simplicité. Toutefois, dans chaque art, la division du travail, aussi loin qu'elle peut y être portée, donne lieu à un accroissement proportionnel dans la puissance productive du travail. C'est cet avantage qui parait avoir donné naissance à la séparation des divers emplois et métiers."
Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776
On a compris que cette méthode augmentait la productivité des travailleurs.
Mais ceux-ci y perdent aussi en savoir-faire. Ils passent du statut d’artisan habile à celui d’ouvrier effectuant une tâche qui par elle-même n’est guère utile ni sensée.
C’est là une première forme d’aliénation du travail analysée plus tard par Marx. L’aliénation est le fait pour le travail de produire exactement le contraire de ce qu’il devrait produire : non pas de la reconnaissance sociale, non pas un individu qui par son savoir-faire s’objective dans le monde mais un être dépossédé de son humanité, de sa vocation à produire du sens dans le monde naturel qui n’en a pas. Précisément l’aliénation de l’ouvrier dans la division du travail est liée à la perte de savoir, il ne sait pas fabriquer une épingle, il sait seulement effectuer un acte mécanique : émoudre, tirer le fil de la bobine de fil de fer, ou blanchir une épingle. L’aliénation au travail consiste toujours à faire abstraction de la faculté de penser du travailleur et partant, à le déshumaniser en le réduisant à un rouage de la chaine de la fabrication.
B. Le salaire aliénant.
« Le travail est donc une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi le vend-il ? Pour vivre. Mais le travail est aussi l'activité vitale propre au travailleur, l'expression personnelle de sa vie. Et cette activité vitale, il la vend à un tiers pour s'assurer les moyens nécessaires à son existence. Si bien que son activité vitale n'est rien sinon l'unique moyen de subsistance. Il travaille pour vivre. Il ne compte point le travail en tant que tel comme faisant partie de sa vie; c'est bien plutôt le sacrifice de cette vie. C'est une marchandise qu'il adjuge à un tiers. C'est pourquoi le produit de son activité n'est pas le but de son activité. Ce qu'il produit pour lui-même, ce n'est pas la soie qu'il tisse, l'or qu'il extrait de la mine, le palais qu'il élève. Ce qu'il produit pour lui-même c'est le salaire ; et la soie, l'or, le palais se réduisent pour lui à une certaine quantité de moyens de subsistance, tels qu'une veste de coton, de la menue monnaie et le sous-sol où il habite. Voilà un ouvrier qui, tout au long de ses douze heures, tisse, file, perce, tourne, bâtit, creuse, casse ou charrie des pierres. Ces douze heures de tissage, de filage, de perçage, de travail au tour ou à la pelle ou au marteau à tailler la pierre, l'ouvrier les considère-t-il comme une expression de son existence, y voit-il l'essentiel de sa vie? Non, bien au contraire. La vie commence pour lui quand cette activité prend fin, à table, au bistrot, au lit. Les douze heures de travail n'ont pas de sens pour lui en ce qu'il les passe à tisser, à filer, à tourner, mais en ce qu'il gagne de quoi aller à table, au bistrot, au lit. Si le ver à soie filait pour joindre les deux bouts en demeurant chenille, il serait le salarié parfait.»
Marx, Le Capital - livre I, 3e section, chap 7
La forme la plus connue d’aliénation est celle du salariat. On croit à tort que le salaire de l’ouvrier est ce que donne le propriétaire des moyens de production (usine, machines, outils) selon la valeur de ce qui est produit. En réalité, le salaire ne paie que la force de travail, la force physique mobilisée pendant un temps déterminé par l’ouvrier pour effectuer les gestes du travail. C’est la force de son corps que l’ouvrier vend et non son savoir-faire ni le résultat de son travail. Il tisse de la soie, extrait de l’or des mines, construit des palais pour un salaire qui lui paiera un tricot de laine, quelques pièces de monnaie et un logement modeste. Le résultat de son travail et sa valeur ne sont rien pour lui. Il est étranger à un ouvrage qui est pourtant le sien puisqu’il l’a produit.
Le salarié aliéné n’est même plus comparable à un animal car ses efforts ne font pas évoluer son être. Le ver produit de la soie pour lui-même car c’est dans son cocon qu’il va devenir un papillon. Il devient lui-même par son travail. L’ouvrier tisse de la soie pour un autre qui en échange lui donne un salaire qui n’a pas d’autre fonction que de le maintenir en vie.
III. Se libérer par le travail
Pour démontrer que le travail qui n’est originellement que contrainte naturelle finit par devenir libération, le philosophe Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit (1801) donne à penser deux figures conceptuelles, le maître et l’esclave, celui qui n’a pas à travailler et celui qui y est contraint. Ces deux figures entretiennent une relation dialectique initiée par une lutte pour la reconnaissance entre deux consciences.
Relation dialectique : échange entre deux éléments qui se transforment mutuellement .
"Les choses de la nature n'existent qu'immédiatement et d'une seule façon, tandis que l'homme, parce qu'il est esprit, a une double existence ; il existe d'une part au même titre que les choses de la nature, mais d'autre part il existe aussi pour soi, il se contemple, se représente à lui-même, se pense et n'est esprit que par cette activité qui constitue un être pour soi.
Cette conscience de soi, l'homme l'acquiert de deux manières : Primo, théoriquement, parce qu'il doit se pencher sur lui-même pour prendre conscience de tous les mouvements, replis et penchants du cœur humain et d'une façon générale se contempler, se représenter ce que la pensée peut lui assigner comme essence, enfin se reconnaître exclusivement aussi bien dans ce qu'il tire de son propre fond que dans les données qu'il reçoit de l'extérieur.
Deuxièmement, l'homme se constitue pour soi par son activité pratique, parce qu'il est poussé à se trouver lui-même, à se reconnaître lui-même dans ce qui lui est donné immédiatement, dans ce qui s'offre à lui extérieurement. Il y parvient en changeant les choses extérieures, qu'il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne retrouve que ses propres déterminations.
L'homme agit ainsi, de par sa liberté de sujet, pour ôter au monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que parce qu'il y retrouve une forme extérieure de sa propre réalité. Ce besoin de modifier les choses extérieures est déjà inscrit dans les premiers penchants de l'enfant : le petit garçon qui jette des pierres dans le torrent et admire les ronds qui se forment dans l'eau, admire en fait une œuvre où il bénéficie du spectacle de sa propre activité."
Hegel, Esthétique
Le Maître force l'Esclave à travailler. Et en travaillant, l'Esclave devient maître de la Nature. Or, il n'est devenu l'Esclave du Maître que parce que – au prime abord – il était esclave de la Nature, en se solidarisant avec elle et en se subordonnant à ses lois par l'acceptation de l'instinct de conservation. En devenant par le travail maître de la Nature, l'Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l'Esclave du Maître. En libérant l'Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui-même, de sa nature d'Esclave : il le libère du Maître. Dans le Monde naturel, donné, brut, l'Esclave est esclave du Maître. Dans le Monde technique, transformé par son travail, il règne – ou, du moins, règnera un jour – en Maître absolu. Et cette Maîtrise qui naît du travail, de la transformation progressive du Monde donné et de l'homme donné dans ce Monde, sera tout autre chose que la Maîtrise « immédiate » du Maître. L'avenir et l'Histoire appartiennent donc non pas au Maître guerrier, qui ou bien meurt ou bien se maintient indéfiniment dans l'identité avec soi-même, mais à l'Esclave travailleur. Celui-ci, en transformant le Monde donné par son travail, transcende le donné et ce qui est déterminé en lui-même par ce donné ; il se dépasse donc, en dépassant aussi le Maître qui est lié au donné qu'il laisse – ne travaillant pas – intact. Si l'angoisse de la mort incarnée pour l'Esclave dans la personne du Maître guerrier est la condition sine qua non du progrès historique, c'est uniquement le travail de l'Esclave qui le réalise et le parfait. […] Le travail transforme le Monde et civilise, éduque l'Homme. L'homme qui veut - ou doit - travailler, doit refouler son instinct qui le pousse à « consommer » immédiatement l'objet « brut ». Et l'Esclave ne peut travailler pour le Maître, c'est-à-dire pour un autre que lui, qu'en refoulant ses propres désirs. Il se transcende donc en travaillant ; ou si l'on préfère, il s'éduque, il « cultive », il « sublime » ses instincts en les refoulant. […] Il transforme les choses et se transforme en même temps lui-même : il forme les choses et le Monde en se transformant, en s'éduquant soi-même ; et il s'éduque, il se forme, en transformant des choses et le Monde."
Alexandre Kojève, Introduction à la lecture de Hegel,1947
Le maître s’est montré prêt au combat à mort pour éviter la soumission. Ce faisant il s’est élevé au-delà de la nature, il s’est créé lui-même au-delà de l’être donné par la nature. Sa liberté de sujet s’est dévoilée dans ce refus de la soumission et ce mépris de la mort. L’esclave se soumet parce qu’il est encore dans un rapport immédiat à la nature, il ne la réfléchit pas, il n’est pas libre et tel un animal, il obéit spontanément à la nécessité naturelle qui commande de tout faire pour se conserver. La dialectique entre le maître et l’esclave consiste à faire passer l’esclave de l’état d’être en soi à celui d’être pour soi par le travail . Contraint de maîtriser la nature en lui il exerce la volonté de son esprit contre son désir naturel (de paresse ou de faim) . Il se libère de la nature en lui c’est-à-dire des exigences du corps en différant leur satisfaction pour travailler.
Le travail, le contraint aussi à user de son esprit afin de forcer la nature à produire, il y introduit la technique et les représentations scientifiques. C'est ainsi qu'il domine la nature extérieure à lui à laquelle il impose les formes libres de son esprit. Cette même liberté qu’il n’avait pas affirmée au début de la première lutte pour la reconnaissance s’affirme désormais dans la nature qui porte la marque de son travail.
Être en soi : celui qui a un rapport immédiat à la nature. Son plaisir se trouve dans la jouissance des plaisirs naturels.
Être pour soi : Être conscient , capable de se penser. Celui qui a un rapport médiatisé avec la nature par son esprit. C’est un être libre qui prend plaisir à se reconnaître dans un monde qui n’est plus étranger parce qu’il l’a transformé, il y a posé la marque de son intériorité, de son esprit.
Aussi par le travail, l’esclave produit trois effets :
-D’abord il se transforme lui-même car il est contraint de maîtriser ses désirs qui tendent à la satisfaction immédiate, afin d’exécuter ses tâches de travailleur.
-Ensuite il doit trouver les moyens de forcer la nature à donner des ressources en quantité suffisantes. Pour cela, il va la penser, l’étudier, la comprendre, l’aménager et l’investir par la technique. La science, les outils et les machines sont des inventions de travailleur.
-Enfin, le travail fait entrer l’homme dans l’Histoire. En effet, en travaillant il transforme le monde et produit un monde propre (la culture) affranchi des cycles naturels : l’architecture, la science, l’art, les lois et les institutions sociales, les religions, les traditions sont des édifications humaines plus durables que les êtres naturels.
Il est évident qu’Hegel ne parle pas d’un esclave en particulier mais de ce que la contrainte au travail a pu produire comme effets dans l’Histoire. Mais à considérer le devenir historique des travailleurs, on prend le risque de voir toute forme de travail comme un bien et d’ignorer les existences individuelles ainsi que le mal qu’elles subissent au travail.
Conclusion
Le sens du travail est de libérer la condition humaine de la nature. En travaillant l’homme découvre d'abord qu’il y a un sens proprement humain de la liberté, c’est l’empire de l’esprit sur le nature. Il découvre aussi que le monde n’est rien pour l’homme s’il ne peut s’y objectiver c’est à dire le transformer et y produire des objets dans lesquels il se reconnaît. C'est précisément de ce déploiement de la conscience que le travail aliénant rend impossible puisqu'il n'y est question que de survie. On n’intervient pas seulement dans la nature pour survivre, on la transforme pour qu’elle ait du sens pour l’existence humaine.






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